LA RÉVOLUTION À BAS BRUIT

revolution 

On prête souvent plus d’attention au fracas d’un arbre qui tombe qu’au silence d’une forêt qui pousse
(proverbe africain) (ou chinois ?) (ou troll ?)
Chaque aube qui pointe semble vouée à déverser son lot quotidien de désespérance : chômage, plans sociaux, crise agricole, violences urbaines, attentats terroristes, pollutions multiples, isolement des aînés, dérèglements climatiques… Ces événements – et tant d’autres encore – accaparent tant notre imaginaire que nous ne croyons plus possible d’échapper à leur emprise.
Et il est exact que par bien des aspects, nos sociétés de ce début du XXIe siècle ne semblent plus à même, en dépit de leur opulence apparente, de répondre aux aspirations élémentaires de celles et ceux qui les habitent. Comme si les espoirs nés des Lumières étaient définitivement à ranger au rayon poussiéreux des souvenirs.
Et pourtant, le présent fourmille d’expérimentations de nature à nous réconcilier avec le futur : étudiants créant une épicerie solidaire au cœur de leur université, voisins organisant leur propre dispositif de covoiturage, futurs retraités bâtissant la maison de leurs vieux jours sous forme coopérative, riverains élaborant leur réseau de production d’énergie renouvelable, citoyens échafaudant une monnaie locale complémentaire pour se réapproprier leur destin, habitants d’un quartier fondant une accorderie pour dépasser la dimension marchande de l’échange, paysans associant leur Amap à des structures d’aide aux publics en précarité, épargnants désertant les circuits financiers traditionnels pour abonder des Cigales, militants réinventant l’éducation populaire à partir d’universités de quartier... En mille endroits que l’on n’attendait pas forcément, tant le fatalisme et le désenchantement avaient fini par constituer notre seconde nature, au point d’obstruer notre horizon, l’inventivité sociale, solidaire, écologique, féministe, citoyenne, se déploie avec une paisible détermination.
Sans slogans, sans grand soir, sans prétention universaliste affichée, une immense vague protéiforme, sereine et souriante est en train de submerger de tous côtés nos économies traditionnelles.
Bien sûr, il ne faut pas sous-estimer les capacités de résistance de l’ancien monde, ni les risques de désagrégation globale que fait peser sur nous son état de délabrement avancé, mais il y a quelque chose d’irrépressible dans ce joyeux mouvement que l’on s’évertue à ne pas prendre au sérieux, que l’on ne veut généralement jauger que comme un phénomène marginal, et qui semble pourtant prêt à recueillir et porter haut le flambeau chancelant des Lumières.
D’abord parce que cette lame de fond répond aux aspirations de nos contemporains, écœurés par le repli sur soi, l’épuisement des ressources et la dissolution du sens que véhicule imperturbablement l’idéologie dominante. Ensuite parce que les technologies de l’information et de la communication lui offrent une chambre d’écho inédite, ainsi qu’une capacité sans pareille à polliniser les expériences par un bouche-à-oreille planétaire. Enfin parce qu’elle survient à ce moment de l’histoire où tout converge vers l’apocalypse, où nous savons qu’un événement inéluctable doit advenir, et qu’il est de notre devoir de l’accompagner et de le maîtriser pour échapper à la tragédie programmée.
Ce mouvement décentralisé et insaisissable, apparemment brouillon, mais pourtant inscrit dans les gènes qui poussent les espèces à la survie, est porteur d’une lumineuse gravité. Il y a quelque chose de grand, de beau et de déroutant dans cette volonté collective qui s’exprime sans chef, avec la seule conviction qu’on ne peut pas ne pas agir.
Il faut mettre en lumière cette énergie créatrice. C’est elle qui constitue le vecteur de la réussite de cette économie horizontale, décentralisée, collaborative, fraternelle, émancipatrice, cette économie enfin capable de se mettre avec sagesse au service d’une humanité qu’elle a si souvent asservie, cette économie revisitée qui, étant partout, n’est nulle part, étant microscopique, échappe aux radars parasites du « global business », étant fluide, n’est identifiable à personne, étant énigmatique, n’est réductible à aucune idéologie, étant à bas bruit, semble inoffensive.
Et c’est pourquoi « The Big One », cette révolution que beaucoup attendent et que certains redoutent, pourrait bien jaillir sans fracas au XXIe siècle de la tranquille assurance de celles et ceux à qui il suffit d’être ce qu’ils/elles sont pour être ce qu’il faut.
Bertrand Lordon
Professeur agrégé de sciences économiques et sociales. Université Jean-Monnet - Saint-Etienne

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