La ferme aux Mille Fruits, rencontre avec un pionnier du bio :

La famille Juthier, dont la ferme est située à Maclas, cultive sur un peu plus de douze hectares de vergers des pommes, principalement, mais aussi des poires, des pêches, des abricots, des cerises et des prunes. Jean-Luc Juthier, qui avait repris l’exploitation familiale en 1978, a entrepris très tôt la conversion de ses vergers en agriculture biologique :« Nous avonsadhéré à Nature et Progrès en 1984. À l’époque,  et en l’absence d’un cahier des charges européen, c’étaient les associations ou les marques qui attribuaient les mentions. En 1991, au moment du règlement européen, nous avons opté pour Ecocert qui gère le label AB. Aujourd’hui, nous avons les deux. »
Romain s’est installé en 2008, date de la création du GAEC à trois (Véronique, Jean-Luc et Romain). À la retraite de ses parents, en 2013, il s’est associé avec Yohan Venet.

D’où est venue cette idée de vergers bio ?
Jean-Luc et Véronique Juthier n’ont pas entrepris seuls cette démarche vers le bio : « Fin des années 70, un groupe d’une quinzaine d’agriculteurs et d’éleveurs du Pilat, dont nous faisions partie, ont été réunis pour mener une étude sur de nouvelles pratiques de culture. Ces analyses, menées sur trois années, ont généré un dynamisme et une réflexion autour de la question de l’agriculture biologique à laquelle nous ne sommes pas restés insensibles. Cinq autres exploitants ont eux aussi décidé de se lancer dans l’aventure du bio. »

Avez-vous participé à la coopérative ?
S’il a été parmi les premiers à mettre en place la coopérative agricole, Jean-Luc Juthier a dû se bio trouvait difficilement sa place au côté de sa consœur produite en conventionnel.
« Aux Mille Fruits, la grande variété de pommes implique une importante manutention, qui est moindre chez les autres arboriculteurs produisant seulement trois ou quatre sortes de fruits. Techniquement, la cohabitation n’était pas simple. Même si le label Nature et Progrès (voir encart) accordait une tolérance transitoire sur le problème de la proximité avec des fruits traités, nous avons préféré construire nos propres chambres froides et écouler la production indépendamment de la coopérative. »


Comment se déroule la vente des pommes ?

Si les modes de culture sont différents, les circuits de distribution distinguent aussi les producteurs en agriculture conventionnelle de ceux en agriculture biologique. « Notre production, explique M. Juthier, est vendue via un large réseau de distribution, du magasin de producteurs de Pélussin « La ferme du Pilat », en passant par les Amap, le gros et le demi-gros au marché de Saint-Genis-Laval, les Biocoop mais aussi la vente directe à la ferme, les mardis après-midi. »
Les arboriculteurs qui adhèrent à la coopérative vendent leurs pommes par l’intermédiaire de celle-ci tout en gardant s’ils le souhaitent une partie en vente directe.
Les « indépendants » ont leur propre circuit de distribution, c’est le cas du GAEC de la famille Boucher à Véranne qui vend en quasi-totalité ses pommes en gros chez Prosol Gestion (qui alimente les magasins GrandFrais).
Le temps passé à la vente n’est ainsi pas le même entre ces producteurs et pèse donc différemment sur les charges des exploitations.


Moins de traitements = plus de main d’œuvre ?
Les arboriculteurs bio mettent en avant l’importance de la main d’œuvre dans leur profession, comme en témoigne Jean-Luc Juthier : « Beaucoup d’opérations réalisées grâce à la chimie en conventionnel sont manuelles en agriculture biologique et nécessitent plus de travail : le désherbage, l’éclaircissage ou encore le temps passé à la manutention des nombreuses variétés de pommes. L’équilibre entre coût de production et prix de vente au kilo est crucial. Mais notre avantage est d’exploiter en quasi-totalité la récolte grâce à la transformation des fruits moins ‘vendables’ en jus de fruits ou en compote. Nous avons aussi une clientèle plus souple : l’acheteur de pommes bio n’a rien contre des fruits moins calibrés. Notre système de production nous permet de tout valoriser ».
Ceux qui vendent en gros, en revanche, sont soumis à un marché très exigeant. Si la pomme sur son étal de supermarché ne colle pas aux canons de beauté attendus, la vente chute. Quand l’agriculteur a 5% de fruits qui ne correspondent pas aux critères requis, c’est 5% qui manquent à son chiffre d’affaires. Ne sont donc pas les plus à plaindre ceux que l’on croyait…

Les difficultés de la filière bio
Les premiers pas de l’agriculture biologique ne se sont pas déroulés dans la sérénité. « Les chambres d’agriculture opéraient une forme de résistance et même les convaincus se livraient des batailles de chapelles, chacun y allant de son cahier des charges et de son label. Il a fallu attendre que des associations pour le développement de l’agriculture biologique travaillent à une vraie cohérence nationale pour que s’opère enfin une avancée » explique Jean-Luc Juthier. Il reconnaît que les débuts en bio de son exploitation ont été délicats : « Les banques ne voulaient plus nous suivre. Il a fallu se bagarrer pour construire les chambres froides, trouver des cautions. On a eu des années difficiles. »  

Les apports des AB...encore modestes

La bio opère en douce quelques changements dans les méthodes de culture. Il en est ainsi avec la confusion sexuelle, déjà pratiquée par les les agriculteurs bio. Une étude a été menée sur le Pilat pendant 3 ans par la chambre d’agriculture, l’Ardab (l’association des agriculteurs biologiques Rhône et Loire), la coopérative des balcons du Mont-Pilat et la région Rhône-Alpes.
« Les résultats ont montré que les techniques de confusion sexuelle fonctionnent et permettent ainsi de limiter les traitements phytosanitaires. Si bien que tout le monde y est allé ! » s’enthousiasme M. Juthier qui regrette cependant que l’agriculture conventionnelle soit si peu ouverte au changement. « C’est la centrale d’achat de Carrefour qui pousse les producteurs à évoluer ! » s’indigne-t-il.

Du bio dans le Pilat ?

Les méthodes de culture ont évolué ces dernières années en faveur d’une meilleure prise en compte des risques environnementaux. Est-il possible d’aller encore plus loin ?
La pomme du Pilat bénéficiant d’une belle renommée, une petite sœur bio n’aurait-elle pu se faire une place à ses côtés ?
Les atouts et les freins
Jean-Luc Juthier estime que « la profession pourrait développer des variétés de pommes mieux adaptées au Pilat. Plus rustiques, elles nécessiteraient moins de traitements. »
Mais des variétés qui auraient…moins de rendement, une source d’inquiétude plutôt légitime pour les producteurs. « Au GAEC aux 1000 Fruits, notre rendement dépasse à peine 15 tonnes à l’hectare, là où celui des pommiers cultivés en conventionnel frise les 40 tonnes. » On comprend qu’acheter un kilo de pommes bio coûte deux fois plus cher ! Cela tient à un rendement moindre, certes, mais aussi à de la main d’œuvre jusqu’à cinq fois plus nombreuse à surface égale : si la pomme a besoin de bras, la pomme bio a besoin de pieuvres !
Pourquoi ne trouve-t-on que deux arboriculteurs en bio ? Sachant que le deuxième, M. Chouny Ao à Saint-Michel-sur-Rhône, n’est labellisé que depuis deux ans. N’y a-il pas de marché ? Le consommateur n’est-il pas davantage soucieux du contenu de son assiette ? L’arboriculture du Pilat, qui a déjà réalisé de grands progrès avec la PFI (voir page 6 ‘les vergers éco-responsables’), peut avoir des difficultés à évoluer vers davantage de bio. Car c’est tout un système de production qu’il faut revoir, de la fabrication à la distribution, dans la lutte contre les maladies comme dans le choix des variétés. En arboriculture conventionnelle, des choix de variétés ont été faits qui garantissaient de hauts rendements, une main d’œuvre moindre et des fruits correspondant aux attentes du consommateur. Mais ces golden ou autres gala sont très difficiles à produire en agriculture biologique. Opérer un passage en bio signifie alors de modifier entièrement le matériel végétal ! Un frein de taille pour les arboriculteurs.

Un coup de jeune: LES ÉMINÉES À VÉRANNES

Toutefois, des signes montrent que les idées évoluent. La pomme du Pilat a peut-être encore la possibilité de prendre le virage du bio, par exemple, grâce à la jeunesse porteuse d’une énergie nouvelle, d’une envie de changement. C’est le cas de Bruno Boucher et de son frère Guillaume, gérant avec Colette, leur mère, de l’EARL des Éminées à Véranne. Ils cultivent 12,5 ha de pommiers dont 8 en conversion biologique et 12 ha de cerisiers. À cela s’ajoute 4 ha de légumes, dont se charge Guillaume, en conversion également. Boulanger de formation, Bruno Boucher rejoint l’exploitation familiale en 2004 puis s’installe officiellement en 2009 : « J’aime la terre, je suis avant tout un paysan. Mes parents ne m’ont jamais poussé à faire ce métier qui n’est pas facile mais me convient à 100% ». La conversion d’une partie du verger a débuté en novembre 2013 ; la récolte 2016 sera vendue avec le label AB.

Bruno BoucherLes prémices d’une conversion
L’idée de passer l’exploitation en bio est ancienne, ses parents avant lui étaient à l’écoute des nouvelles techniques qui permettaient de limiter les intrants (traitements) avec l’utilisation très tôt, par exemple, de la confusion sexuelle. Mais l’expérience familiale n’est pas suffisante pour passer le cap. Passer au bio demande une acquisition technique et des savoir-faire nouveaux. Bruno se renseigne, se rend aux réunions de l’Ardab, réfléchit à l’investissement que va représenter l’achat du futur matériel. « Quand on passe en bio, beaucoup de choses changent : le calibrage, la vente…le travail est très différent. On a fait des essais sur 1/2 hectare de pommiers qui sont en bio depuis 2011. On est dans des entreprises économiquement fragiles, on ne peut pas se mettre en difficulté, il fallait d’abord tester. »

La ruée vers l’or ?
Les essais se sont montrés très positifs grâce à la variété de pomme goldrush (ruée vers l’or, en anglais). Résistante aux pucerons et à la tavelure, cette pomme permet de régler les deux plus gros problèmes de l’arboriculteur. Intéressante parce qu’elle nécessite moins de traitements phytosanitaires, la goldrush est néanmoins une pomme ‘difficile’ à travailler, qui nécessite plus de main d’œuvre et ne bénéficie pas d’un fort rendement. Bruno projette de de convertir en bio d’autres variétés de pommiers : son gros souci reste de trouver une parade aux pucerons qui compromettent les récoltes.
« Passer en bio, c’est un défi technique. Ça nous fait sortir de ce qu’on connaît déjà. Dans notre métier, on n’a pas le droit de se reposer sur nos lauriers. Il faut être en avance, vigilant. Mais c’est passionnant ! »


Une pomme en perte de vitesse
Le travail de l’arboriculteur est mécanisé, néanmoins il nécessite une importante main d’œuvre. Un avantage économique certain dans des périodes de crise de l’emploi, ce que ne manquent pas de mettre en avant les producteurs de fruits. « Nous recrutons ! » lancent-ils. Leur appel sera-t-il entendu ? Le secteur manque de bras, possible que le travail agricole fasse un peu peur, malgré les incontestables avancées mécaniques et techniques de la profession. Il est certain aussi que le contexte économique n’est pas favorable et  que le monde agricole n’est pas suffisamment bien portant pour faire rêver les jeunes générations. Aimer la terre est une chose, pouvoir en vivre en est une autre. La reprise des exploitations est un problème déjà ancien : « On est à la tête d’entreprises qui valent beaucoup d’argent grâce au matériel, aux bâtiments, mais qui économiquement ne valent rien » estime Bruno Boucher à Véranne. Des exploitations disparaissent, faute de repreneurs. Depuis 2000, le Pilat a perdu 28 % de ses vergers.
La France est pays exportateur de pommes et, paradoxalement, 150 000 tonnes sont importées en hiver depuis le Chili, l’Argentine ou encore la Nouvelle-Zélande. Cela ne fait-il pas un peu trop de kilomètres pour un fruit que l’on produit en abondance à nos portes ? Manger des pommes, c’est bien, mais soutenir les filières locales et manger des fruits de saison, voilà une bonne idée !
Une autre bonne idée serait de soutenir les initiatives des arboriculteurs qui font la démarche de s’orienter vers des techniques de production plus respectueuses de l’homme et de son environnement. Manger de la pomme bio, c’est faire passer un message. C’est faire le choix de privilégier son alimentation au détriment d’autres dépenses, d’apporter son soutien à des techniques innovantes, mais aussi d’encourager la remise en question et l’envie d’aller de l’avant de certains acteurs de notre territoire.

K. Chételat

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